En thérapie sur scène

Publié par Merwann le 5 juin 2026

À l’Espace Fayolle, ce 21 mai 2026, Au nom du père, du fils et de Jackie Chan n’a pas simplement déroulé un récit autobiographique : le spectacle a ouvert un dojo de l’inconscient. Sur scène, chaque souvenir devient un kata émotionnel, chaque éclat de rire un coup porté aux fantômes familiaux. Entre psychanalyse et cinéma kung-fu, Matthias Fortune transforme la scène en tatami thérapeutique où l’on apprend moins à vaincre qu’à encaisser.

Écrite durant le confinement, puis préparée en 2023 avant une naissance avignonnaise en 2024, la pièce porte encore les traces de cette gestation étrange : celle d’un monde arrêté qui cherchait un mouvement intérieur. Le plus fascinant reste peut-être cette rencontre fulgurante entre Matthias Fortune et Léo Grise. Les deux artistes ont effectué une résidence sans se connaître ; cinq jours plus tard, ils montaient déjà sur scène. Comme dans les vieux films de Jackie Chan, où deux adversaires deviennent partenaires après un combat, leur complicité semble née d’une collision.

Le kung-fu comme divan

Le spectacle avance comme une séance d’analyse chorégraphiée. Arthur replonge dans son enfance atypique, au milieu d’un foyer communautaire pour personnes handicapées mentales. Mais ici, les traumatismes ne sont jamais disséqués froidement : ils sont esquivés, retournés, transformés, comme un maître d’arts martiaux détourne la force adverse.

Jackie Chan apparaît alors comme un improbable psychanalyste populaire. Non pas celui qui écoute derrière un carnet noir, mais celui qui chute, grimace et se relève sans cesse. Arthur comprend en regardant ses films et en décortiquant son enfance que le corps peut raconter ce que les mots étouffent. Là où la psychanalyse fouille les cicatrices, le kung-fu leur apprend une chorégraphie.

Matthias Fortune impressionne par sa souplesse et sa facilité à passer d’un rôle à l’autre. Il traverse une vingtaine de personnages avec la rapidité d’un combattant changeant de garde. Ses mains posées sur son torse et un accent anglais suffisent pour faire surgir sa mère, un bras croisé et un phrasé très particulier un père, les mains jointes et une voix douceureuse une thérapeute ou un enfant inquiet. Son jeu possède cette précision des combats de Jackie Chan : derrière l’apparente improvisation se cache une mécanique extrêmement maîtrisée.

À ses côtés, Léo Grise agit comme l’inconscient sonore du spectacle. Bruitages, nappes musicales, rythmes soudains : il accompagne les mouvements de mémoire comme un partenaire de combat. Ensemble, ils composent une sorte de combat intérieur burlesque où les coups sont remplacés par des souvenirs.

Transformer la douleur en cascade

La grande réussite du spectacle tient à sa manière de refuser le pathos. Ici, la souffrance n’est jamais sanctifiée. Elle est travaillée, retournée, presque acrobatique. Comme Jackie Chan transformait chaque décor en terrain de cascade, Matthias Fortune fait de ses traumatismes des accessoires de jeu.

Cette capacité à métamorphoser la douleur en énergie scénique touche profondément lorsqu’apparaît la figure du père vieillissant, atteint par Alzheimer. Le spectacle cesse alors de bondir quelques instants. Le combattant baisse la garde. Et dans cette suspension affleure quelque chose de bouleversant : l’enfant qui comprend qu’aucune technique ne permet réellement d’éviter certaines défaites. Mais le rire n’est jamais bien loin, même quand il s’agit d’Alzheimer.

Au nom du père, du fils et de Jackie Chan choisit malgré tout le mouvement. Comme après une chute spectaculaire dans un film de kung-fu, le spectacle se relève avec un sourire. Ce seul-en-scène n’est ni un règlement de comptes ni une confession narcissique. C’est une discipline de survie. Une manière de transformer l’héritage familial en art du déséquilibre maîtrisé.

À Guéret, le public ne s’y est pas trompé : les applaudissements avaient la chaleur d’une séance collective de réparation. Comme si chacun quittait l’Espace Fayolle après une heure de thérapie menée à coups de cascades, de souvenirs et de pirouettes émotionnelles.

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