Sous l’éclat des projecteurs, les sons électro et l’esthétique léchée d’un concert « star concept », le spectacle de Norenjiv opère une humiliante déconstruction de l’illusion contemporaine quand son enrobage électronique l’abandonne seul, nu face à son public. D’abord fascinante, la performance de Boris Vigneron vire à l’extraordinaire quand l’humain puis l’animal l’emportent sur la technologie.
Avant l’ouverture du rideau, des sons de forêt, de jungle et d’orages plongent le public dans l’ambiance. Lorsque le rideau dévoile la scène composée d’une structure métallique et d’un large fauteuil, Canopée débute sur un concert, un show rythmé par les machines de Norenjiv, personnage excentrique et égocentrique dont la voix est elle aussi augmentée. Machines qu’il contrôle également grâce à son haut de forme. Les boucles musicales s’enchaînent et l’artiste, aussi bon danseur que chanteur, se permet d’improviser une chanson sur le prénom d’une spectatrice qu’il invite à s’installer sur le fauteuil tout en se prélassant sur ses cuisses. Le show est total ! Alors qu’il lance sa chanson « Boycott », les machines déraillent, le contrôle se délite. Et avec lui, la figure de la star.
Ce moment de bascule est sans doute le plus fort. Le malaise s’installe, non comme un effet de style, mais comme une expérience partagée. La fausse voix, les faux cheveux, le masque tombent littéralement et symboliquement. Le quatrième mur aussi car l’artiste, dépourvu de son emballage technologique, se retrouve sans spectacle face à son public. Malgré l’aide de Lucas, le technicien du spectacle, le show cesse d’être une démonstration pour devenir une confession. Ce qui s’offrait comme une performance millimétrée se transforme en espace de vulnérabilité, où l’artiste ose l’imprévu et l’inconfort.
Dans cette intimité nouvelle, le récit personnel — la genèse du projet lors d’un stage de développement personnel cherchant à réveiller « l’animal intérieur » — devient le dernier recours de Norenjiv redevenu Boris. le cœur battant du propos. L’artiste tente tout de même de poursuivre son concert, mais ses machines défaillantes le poussent à bout : il finit par les détruire lui-même. Le show musical glisse alors vers le théâtre
De l’humiliation à l’humilité
Boris tente tant bien que mal de poursuivre son spectacle. Il chante « Humanidad », un hymne à l’humanité, avec une simple guitare. Il sort le tableau qui affiche la liste des chansons de Norenjiv et s’interroge sur la suite. Sincère, faillible, il se livre sur sa vision du monde, clame haut et fort un discours écologique qui prône le retour à la nature.
Et c’est justement ce retour à la nature qui va entraîner le spectacle vers une forme de rituel étrange, presque chamanique. La lutte de l’homme avec ses propres dispositifs techniques prend alors une dimension symbolique plus large : celle d’un combat intérieur, entre le désir de maîtrise et l’abandon à l’instinct.
Le troisième acte offre une métamorphose qui s’infuse lentement dans le jeu et la musique, jusqu’à ce que l’on ne sache plus très bien qui domine — l’homme ou l’animal. Le singe originel qui finit par occuper la scène n’est ni une provocation ni une régression, mais l’aboutissement logique d’un effeuillage progressif de l’identité.
Ce spectacle interpelle autant qu’il captive. Il ne cherche pas à séduire en permanence, bien au contraire il accepte l’humiliation d’un artiste qui en retrouve son humilité d’être humain, d’animal. En déconstruisant la figure de l’artiste-star, il tend au public un miroir troublant : que reste-t-il de nous lorsque nos prothèses technologiques cessent de fonctionner ? Sous les paillettes, Boris Vigneron et Norenjiv révèlent une humanité fragile, animale, profondément contemporaine. Et c’est précisément là que le spectacle trouve sa puissance.
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