« Comme un môme qui prépare une blague »

Publié par Merwann Abboud le 26 janvier 2026

Boris Vigneron, l’artiste derrière Canopée, m’a reçu dans sa loge quelques minutes après que le rideau soit tombé sur la scène de la salle André Lejeune à Guéret. Retour sur un spectacle inoubliable et hors du commun, une pièce de théâtre exceptionnelle.

Connaissiez-vous la Creuse avant de venir pour Canopée ?

Très peu et très mal.

Quelle image aviez-vous de la Creuse avant de venir ?

Quand on entend « La Creuse », on espère que le nom ne correspond pas à la réalité. Honnêtement, je venais vraiment sur une page blanche, complètement disponible à toute possibilité.

J’ai lu que Canopée était un spectacle inclassable. Comment le définiriez-vous et dans quelle catégorie le classeriez-vous ?

(après une longue réflexion) Je le définirai comme une métaphore et je le rangerai dans la case du théâtre.

Pouvez-vous décrire votre parcours ?

J’ai commencé au cirque, puis après je me suis fait détourner par un club de gymnastique qui m’a recruté. Je me suis retrouvé en sport-étude gymnastique. J’y ai fait une grosse dépression et on m’a dit « Stop, rentre chez ta mère ». Ensuite, c’est la fédération française de ski qui m’a contacté parce qu’il cherchait des acrobates performants pour faire du ski acrobatique. Je me suis donc retrouvé à faire du ski acrobatique. Je leur ai dit : « non, mais moi la compétition, ça ne me réussit pas ». Ils m’ont répondu : « Oui, mais là c’est différent, c’est un autre état d’esprit que la gym. » J’y suis allé, je me suis retrouvé en équipe de France assez rapidement et de nouveau engagé dans un parcours de compétition. Je suis retombé en dépression. J’ai aussi fait du plongeon de haut vol, des plongeoirs de 25 mètres. J’aimais mieux, c’était du spectacle, pas de la compétition. Mais j’ai dit stop, j’arrête tout pour revenir à mes premières amours, c’est à dire l’écriture. J’ai écrit une pièce de théâtre que j’ai filé à un prof de théâtre que j’avais eu au lycée. C’était la seule personne que je connaissais qui avait un lien avec le théâtre. Il a mis en scène la pièce que j’avais écrite. Puis j’ai rencontré un agent et je me suis mis à faire de la comédie pure, à être comédien, mais plus pour la télévision. Mon agent m’a fait tourner dans des séries. Je me suis mis à la musique tardivement, mais comme un obsédé, comme un acharné. Je suis un autodidacte et je fonctionne par obstination. La musique, je partais de loin, je n’avais pas de disposition musicale particulière. Mais à force d’acharnement, j’ai trouvé ma voie, dans les deux sens du terme. Maintenant, j’essaye d’en profiter. Ça me donne différents éléments de vocabulaire pour écrire les choses qui m’intéressent. Quand j’ai écrit Canopée, j’avais un propos. J’ai donc utilisé les matériaux que j’avais à disposition pour raconter ce que j’avais à dire.

D’où vous est venue l’idée de Canopée ?

C’est venu d’une crise écologique, d’une prise de conscience écologique. Je me suis dit « Bon sang, l’humanité sur Terre se comporte comme un artiste sur scène avec son égo, son artifice, son délire, son désir d’exister, de se réinventer. L’humanité est en train de s’artificialiser, de se prendre les pieds dans son dispositif, ça ne sent pas bon. » C’est quand même fou qu’on oublie à ce point dans notre évolution qu’on est une espèce animale dans un écosystème. C’est pour ça que j’ai dit que définirai Canopée comme une métaphore parce que pour moi, le parcours de ce personnage qui commence dans son égotrip plein d’artifice, on va le dépouiller pour voir ce qu’il y a à l’intérieur. Et à l’intérieur, il y a une personne et à l’intérieur de la personne, il y a un animal.

Y a-t-il de l’improvisation dans le spectacle ou tout est désormais écrit ?

Tout est suffisamment bien écrit maintenant pour que l’improvisation puisse trouver ses espaces, sa liberté.

Parmi les morceaux chantés, certains sont-ils pré-enregistrés ?

Il y a des boucles de sécurité, parce que selon les théâtres, on n’a pas accès aux mêmes équipements. On a quelques points de repères. C’est balisé.

Qu’est-ce qui a provoqué votre « éco-conscience désespérée ? Est-ce un événement en particulier ?

C’est ma femme qui s’est beaucoup informée en premier en 2019, juste avant le COVID. Elle a regardé pas mal de documentaires, lu pas mal d’articles, elle s’est renseignée vraiment en profondeur et c’est elle qui m’a sensibilisé et ouvert les yeux sur le sujet. Je trouve que c’est incroyable cet élan, ce tropisme vers le progrès. Je trouve ça fou !

Pourquoi l’égo-système est-il un thème que vous vouliez pointer du doigt et dénoncer ?

L’égo-système est très encouragé, c’est le business de la dopamine. On encourage les égos à se gonfler et en même temps c’est bien, ça permet à tout le monde de s’exprimer, je n’ai rien contre l’égo. C’est quand il devient systémique que c’est problématique. L’égo-trip de l’humanité toute entière fait qu’elle ne voit plus qu’elle, qu’elle s’aime tellement qu’elle n’a d’yeux que pour elle-même. Le reste de l’écosystème auquel elle appartient pourtant, elle l’oublie complètement, elle en fait un objet, son objet. Il faut ouvrir les yeux deux secondes et c’est hyper dur. Moi-même je n’y parviens pas. C’est une lutte un peu désespérée.

Selon vous, l’humanité est convaincue, artificielle et survêtue de technologie. Le constat est lourd. Pourquoi était-ce une volonté de l’humilier pour laisser apparaître son humilité ?

L’humiliation est une bonne voie vers l’humilité. Les deux mots ont d’ailleurs la même étymologie. Quand tu n’y arrives pas par la raison ou même par la conscience, l’humiliation est intéressante. Parce qu’on est conscients de beaucoup de choses, pour autant ça n’agit pas sur nous, ça n’est pas déterminant et on n’arrive pas à modifier notre comportement, ou alors de manière très superficielle. En même temps, c’est très compliqué, on ne va pas aller s’isoler dans la forêt. On est pris dans un système où on a envie d’appartenir au monde, de faire communauté, c’est donc difficile de s’exclure tout en appartenant. L’humiliation, il y a une violence : on t’amène à l’humilité par la force, parce que la raison ou la volonté n’y sont pas arrivées. C’est dans l’humiliation que l’animal va réussir à s’émanciper, à reprendre sa place à partir du moment où l’ego, le moi va s’effriter pour que quelque chose de plus intérieur puisse apparaître.

Dans Canopée, votre personnage retrouve son instinct animal. Quel serait votre animal totem et pourquoi celui-là ?

Bizarrement, mon animal fantasmé, ça serait un grand oiseau… ou un très petit, parce que le grand aigle est beau dans le ciel, mais il n’est pas très à l’aise dans les arbres, alors que le petit oiseau peut aller partout. Ceci étant dit, j’ai une affinité viscérale et organique avec le singe je ne sais pas pourquoi depuis tout petit. J’ai une fascination pour cet animal. Peut-être parce que petit j’étais dans un processus de gymnaste et les meilleurs acrobates, c’est les singes. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai une faculté spontanée pour cet animal. J’ai joué dans le spectacle de Tarzan à Disney et j’ai kiffé les acrobaties, mais j’ai adoré la partie simiesque, je me suis éclaté. J’ai également fait de la motion capture pour le film de Jamel Debouzze « Pourquoi j’ai pas mangé mon père » avec un vrai travail sur le singe. J’ai développé cette affinité de mouvements avec le singe.

Vous avez dit «  le burlesque et le tragique sont les buvards de l’âme humaine », pouvez-vous nous en dire plus ?

Le burlesque est tragique, sinon on ne rit pas. Dans Canopée, on est dans le code du clown : un accident et quelqu’un qui compose avec cet accident. C’est ça qui est burlesque dans la pièce, c’est qu’il se rate et c’est ce qui fait que les gens rient. Alors qu’au début, dans son égo-trip, il est presque antipathique. C’est dans son échec que réside le burlesque. Et de là naît l’empathie du public. Parce qu’on a tous peur d’échouer, on a tous envie envie de rester dignes. C’est ce qui nous épuise aussi, tenter à tout prix de paraître comme il faut. Parce que finalement on a tous envie d’être aimés, admirés… Le burlesque, c’est l’échec. Mais pour celui qui le vit, c’est tragique.

Après à peu près 150 représentations, y a-t-il encore du plaisir avant de monter sur scène ?

À fond ! À chaque fois, je ressens la même jubilation avant de jouer. Je me demande comment le public va réagir parce que je sais que personne ne s’attend à ce que ça se passe comme ça, de cette manière-là quand bien même ils sont allés glaner des informations. Dans tous les cas, il y a cet effet de surprise et moi je jubile comme un môme qui prépare une blague et ça, je ne m’en lasse pas, parce qu’à chaque fois les réactions sont différentes. Et puis je suis toujours ému par ce message.

S’il ne devait rester qu’une seule phrase, qu’un seul moment de Canopée, lequel choisiriez-vous ?

Le mal qu’on se donne pour être quelqu’un.

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