« Madame, ça parle de nous ! »

Publié par Merwann Abboud le 16 décembre 2025

la veille de la représentation du 4 décembre, nous avons eu la chance de rencontrer l’équipe d’Andromaque : Florence Coudurier, comédienne, Denis Barthe, batteur et Nadège Taravellier, metteure en scène.

Connaissiez-vous la Creuse avant de venir ?
Nadège Taravellier (NT) : Moi je ne connais pas.
Florence Coudurier (FC) : Moi je connais puisque j’ai travaillé à Aubusson avec le Chat Perplexe pendant quelques temps.
Denis Barthe (DB) : J’ai quelques amis qui habitent par ci par là, mais je ne peux pas dire que j’ai des connaissances approfondies de la Creuse. J’y suis déjà passé, je m’y suis déjà arrêté.

Quel regard portez-vous sur cette région de France réputée pour être dans la diagonale du vide ?
FC : Beaucoup de verdure. Beaucoup d’espaces verts.
NT : Moi c’est plutôt la réaction des gens à qui je disais que j’allais à Guéret, ça suscitait un petit sourire : « Ah ouais, tu vas au fin fond de la Creuse ». Genre, il ne s’y passe rien !
DB : Depuis toujours, on entend que c’est loin de tout. Mais en fait, c’est loin de tout quand tu veux que tout soit loin de tout. Il n’y a pas si longtemps, quand on a eu la bonne idée de nous enfermer, les gens ont recherché des endroits qui étaient loin de tout. Comme quoi, tout peut avoir un charme.

J’ai lu que vous aviez découvert Andromaque au collège, alors que vous n’étiez pas bonne élève. Qu’est-ce qui vous a plus dans ce texte ? D’où vient le coup de cœur que vous évoquez ?
FC : J’étais très mauvaise élève, je pensais que je ne comprendrais rien et en fait, j’ai été happée. Je n’ai pas tout compris parce que ce sont des textes extrêmement complexes, mais j’ai capté l’énormité des émotions, la beauté de la langue et c’est ça qui m’a emportée dans la lecture de ce texte pas facile. J’ai adoré ce texte en 4ème.

A-t-elle réussi à vous transmettre ce coup de cœur pour le texte ?
NT : Quand Florence m’a parlé du projet, je connaissais les tragédies de Racine. Je trouvais la langue magnifique. Après, l’envie de Florence, c’était de monter cette pièce avec un batteur. Et surtout, de jouer tous les rôles toute seule, d’incarner tous les personnages. C’est là qu’elle nous a embarqués dans cette idée très originale et qui fonctionne très bien. C’est là qu’elle en a parlé à Denis et c’est comme ça qu’est née cette aventure.
DB : On travaillait sur un autre spectacle théâtral avec Florence et à la fin d’un déjeuner, elle vient s’asseoir à côté de moi et elle me dit : « Je vais te proposer un truc, mais c’est sûr, tu vas refuser. » Parce qu’elle est comme ça. Je lui ai dit : « Vas-y propose ! ». « J’ai toujours eu envie de monter Andromaque seule sur scène, je joue tous les rôles, mais je voudrais un batteur avec moi. » Et je lui ai répondu : « Comme ça a l’air impossible, allons-y ! ». Florence a cette capacité à t’entraîner, cette capacité à te donner envie. On a commencé à travailler et on a tourné autour du projet, parce qu’on ne savait pas trop comment l’aborder. On avait des idées, on proposait des trucs, ça marchait à moitié, on n’était pas très contents de ce que ça donnait au départ. On n’avait pas la trame. Nadège est arrivée pour faire la catalyseur.
NT : Ils avaient déjà plein de propositions. Florence connaissait sa partition, elle avait les coupes. Denis avait commencé à créer des thèmes musicaux. Mais le lien entre eux n’était pas encore là.

Après avoir fait des concerts de rock pendant des années, d’où vous est venue l’envie de participer à une pièce de théâtre ?
DB : Ce n’était pas une envie. Ma vie a toujours été faite de rencontres. Quand on me propose quelque chose, je préfère que ce soit quelque chose que je ne sais pas faire. Parce qu’il y a un challenge, il y a quelque chose à aller chercher, à travailler. Là, je ne savais pas du tout où j’allais. Là, ça m’intéressait de voir si c’était possible, puis de voir comment on allait travailler.
C’était donc un postulat de base de jouer tous les rôles ?
FC : Après cette découverte en classe de 4ème, j’ai adoré le rôle d’Hermione, je l’ai beaucoup relu, j’ai appris le monologue par cœur. Ce texte m’a suivi dans les écoles de théâtre où j’ai joué Andromaque. Ce texte a également résonné quand j’ai eu mes enfants. Je me suis beaucoup assimilé à Andromaque. Et après, ce sont les rôles d’hommes qui m’ont énormément touchée, ces guerriers un peu détruits. Résultat, je voulais monter Andromaque, je voulais jouer dedans, mais je ne savais pas trop qui choisir pour jouer avec moi. Je me suis donc dit que j’allais jouer tous les rôles.

Quand on rejoint le duo, comment fait-on pour y mettre sa touche ?
NT : Alors Florence connaissait tous les rôles, mais on n’avait pas encore créé les thèmes musicaux. Il y avait un accompagnement, il y avait des transitions, mais ce n’était pas fixe. C’est vraiment ce qu’on a travaillé ensemble. Avec Denis, on a créé les thèmes musicaux, les sons et les ambiances. On a travaillé les personnages avec Florence, on a tenté de les qualifier au niveau de l’énergie, de la stature, du caractère. On a fait tout un travail d’approfondissement et Denis s’est inspiré de ce travail pour le transcrire en sons, en rythmes. Pour chaque personnage. Et ensuite, il a créé des solos pour faire les transitions entre les actes.
DB : Et là, il y a une liberté totale. Ce n’est jamais pareil d’un spectacle à l’autre. Je connais mon thème, je sais où commence le solo, je sais où il termine, mais je ne sais pas ce qu’il va y avoir à l’intérieur.

N’avez-vous pas eu peur de conserver la métrique des alexandrins, ce qui peut parfois effrayer le public ?
FC : Je trouve que c’est très important. Racine a écrit comme ça, c’était important pour moi de conserver son texte. Et en plus, ça aide énormément. Si on respecte la métrique, la respiration vient d’elle-même, l’ampleur vient d’elle-même. Donc c’est plus facile de respecter la métrique que de ne pas la respecter. Le public m’a souvent dit que ça ne le gênait pas.
NT : Le public apprécie beaucoup et nous dit souvent qu’ils n’ont pas l’impression que ce sont des alexandrins. Il y a un naturel qui est là.
DB : Moi quand j’entends les alexandrins, j’ai l’impression que ça rappe. C’est une sonorité, une métrique qui rappe. Maintenant, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on est habitués à ce flow.

Vous permettez à votre public de rencontrer une grande œuvre classique modernisée. Était-ce votre but dès le début du projet ?
FC : Oui et je voulais qu’on entende ce texte qui m’avait bouleversée et qu’on l’entende de façon très simple, c’est aussi pour ça le fait d’être seule. Je ne voulais pas m’encombrer avec 36 personnes.
DB : Si on transpose l’histoire à aujourd’hui, on se rend compte que le propos est très contemporain.
FC : Ce qui m’a donné envie, l’élément déclencheur, c’est que j’animais un atelier sur Andromaque avec une classe de premières, il y avait deux filles au plateau qui jouaient une scène et l’une d’elles s’est arrêtée et m’a dit : « Madame, ça parle de nous ! ». J’ai trouvé ça extraordinaire, c’est exactement ça que j’ai envie que les jeunes comprennent : ces tragédies sont universelles et elles parlent de l’humanité, de ce qu’on peut ressentir en amour, la jalousie, la violence…

La batterie est-elle théâtrale ou poétique ?
DB : Ca dépend des scènes. Il y a de l’amour, de la guerre, de la déception, de la tristesse, de la joie. Moi, à la base, je voulais être très peu mis en lumière parce que je pensais que florence devait prendre toute la scène. Il y a des moments où volontairement je m’efface. Je lui dis souvent : « ne t’occupe pas de moi, c’est moi qui te suis, c’est moi qui suis là pour le texte, je ne dois pas te mettre en danger, je ne dois pas te déranger. » Alors bien sûr, il y a des parties de ping pong entre nous, mais le jeu et le texte doivent toujours être mis en avant. J’ai de la chance de jouer d’un instrument qui, quand il s’exprime, met tout le monde d’accord.
FC : La batterie me porte ! Il y a des moments où je suis littéralement portée par les petits sons, ça m’aide énormément dans les émotions, dans le déploiement émotionnel.

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